Derrière les reculs écologiques du gouvernement, la volonté de faire taire un monde à venir

Le moratoire sur les décisions liées à la politique de l’eau, la levée des contraintes sur les projets de mégabassines ou loi Duplomb 2 montrent un recul sans précédent en matière de préservation de la ressource en eau en France. Un recul qui vient aussi mettre à mal la démocratie environnementale.

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Depuis plus de quatre ans, la commission locale de l’eau travaille à la révision du schéma d’aménagement et de gestion de l’eau [un document de planification permettant de guider les décisions des acteurs du territoire concernant l’eau à l’échelle des sous-bassins hydrographiques] du bassin-versant de la Vilaine. Cette commission est un espace démocratique de délibération, aussi appelé « parlement de l’eau », où siègent des élus, des associations environnementales, des agriculteurs ou des services de l’Etat, qui a pour ambition d’instituer l’eau comme commun. Les débats au sein de ce parlement sont souvent techniques et encore trop souvent confidentiels, mais les implications sont énormes pour assurer l’habitabilité future de nos territoires, dans un contexte où le réchauffement climatique vient accélérer le dysfonctionnement du cycle de l’eau.

Si la conciliation et la satisfaction de l’ensemble des usages étaient jusqu'à présent au cœur des préoccupations des parlements de l'eau, les tensions toujours plus fortes sur la disponibilité de la ressource et les échecs en matière de lutte contre les pollutions ont mis en évidence la nécessité de règlementer certains usages. Il s'agit en effet d'organiser un renoncement, celui qui consiste à mettre fin à une trajectoire qui voit par exemple, sur le bassin versant de la Vilaine, seulement 8% des masses d’eau en bon état écologique[1].

Ainsi, après 4 ans de concertation qui a mobilisé des habitants du territoire et permis de partager l'état des lieux et le diagnostic sur la fragilité de la ressource, nous avons aboutie à plusieurs compromis, construit notamment avec les acteurs agricoles locaux: la préservation stricte des zones humides et la limitation de l'usage d'herbicides de synthèse. Dans le détail, s'agissant des pesticides, ce compromis territorial propose l'interdiction de ces produits sur les cultures de maïs des parcelles à risque d'érosion des captages d'eau prioritaires. Soit moins de 1,4 % de l'ensemble du bassin versant de la Vilaine. Une proposition loin d'être aussi ambitieuse que nous pouvions l'espérer tant la pollution aux pesticides est généralisée. Selon l'Agence Régionale de Santé, 43% des bretons buvaient une eau contaminée au S-Métolachlore (un herbicide depuis interdit) en Bretagne en 2021[2]. Cette règle (qui s'accompagne d'un budget de 26 millions d'euros pour financer les changements de pratiques agricoles) reste cependant un premier pas vers une sortie des pesticides de synthèse à laquelle se refuse depuis trop longtemps les pouvoirs publics. Alors même que les alertes des scientifiques et des médecins se font de plus en plus pressants.

Ce compromis, faisant l'objet d'un large consensus, adoptait enfin les logiques de prévention des pollutions plutôt que perpétuer un modèle économique voué à l'échec, tant les investissements pour dépolluer l'eau sont aujourd'hui exponentiels et pèsent lourdement sur les budgets des collectivités et des consommateurs.

Le moratoire décidé par Sébastien Lecornu le 13 janvier est donc venu mettre un coup d’arrêt à ce travail. Au prétexte d’une crise agricole plus profonde, cette décision ne vise finalement qu’à satisfaire la vision productiviste du syndicat majoritaire de la FNSEA. Quelques jours auparavant, le 11 décembre 2025, à Châteaubourg (Ille-et-Vilaine), ce même syndicat avait empêché, aux côtés de la Coordination rurale, la tenue d’une réunion de la commission locale de l’eau de la Vilaine – un coup de force antidémocratique.

Derrière les reculs écologiques du gouvernement, il y a la volonté de faire taire un monde à venir. Car, en plus de contrarier les ambitions d’un territoire soucieux de répondre à des défis collectifs existentiels, ce moratoire est aussi le symptôme d’un mépris des gouvernances locales. Il rend plus visible encore l’inaptitude d’un système politique qui ne peut penser au-delà de lui-même, et incapable de s’opposer aux impératifs de profitabilité d’une minorité d’acteurs. Une situation qui ne peut qu’alimenter la défiance vis-à-vis de nos institutions et nourrir des inquiétudes quant aux capacités à mener la transformation écologique de nos sociétés.

En effet, les objectifs de soutenabilité peuvent-ils être atteints à travers des formes existantes? C'est à cette question que tentent de répondre Marin Schaffner, Mathias Rollot et François Géroué dans leur Anthologie des bassins versants (Wildproject, 2021). À travers le concept du biorégionalisme, ils défendent l'intérêt des gouvernances ancrées dans des réalités physiques et hydrologiques plutôt qu'administratives. Les parlements de l'eau, basés sur un espace géographique alimenté par un cours d'eau sont un exemple d'un agencement collectif polycentrique où chacun peut mieux saisir ses interdépendances avec les ressources qui composent son territoire. Ces espaces vécus, apprenants, représentés, ressentis semblent ainsi façonner plus facilement des ruptures là où l'État ne fait qu'entretenir des rapports utilitaristes avec le vivant.

En souhaitant limiter l'usage des pesticides de synthèses sur des captages d'eau, le Parlement de la Vilaine esquisse une contribution locale et partagée face à l'impasse écologique. Un exemple de ce que le biorégionalisme peut incarner d'une quête collective qui doit être relayée, et non freinée, à des niveaux de gouvernance qui ne sont pas uniquement locaux.

Nier aux gouvernances locales la capacité à organiser la transformation écologique, ce n'est pas simplement refuser le droit de vivre dans un environnement sain, c'est aussi empêcher l'émergence d'une démocratie environnementale qui sert réellement l'intérêt commun.

[1] https://www.eaux-et-vilaine.bzh/nos-actions/qualite-des-eaux/

[2] https://www.bretagne.ars.sante.fr/soif-de-sante-edition-2022-lessentiel-sur-leau-potable-en-bretagne et https://france3-regions.franceinfo.fr/bretagne/pesticides-en-2021-43-des-bretons-ont-bu-une-eau-contaminee-2619360.html

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L’État doit respecter la légitimité et le travail du Parlement de l'eau de la Vilaine